TRANSPACIFIQUE
- Remy Dubas

- 11 sept. 2023
- 5 min de lecture
Difficile d’imaginer que nous allons naviguer pendant 1 mois, sans voir la terre, du 5 mai au 5 juin 2023.

Départ de Panama avec la traversée du parking des cargos, il est 15h30 – le 5 mai 2023
Canal à peine traversé, nous nous étions préparé pour prendre aussitôt le créneau météo qui faisait souffler le vent depuis déjà deux jours. Ça faisait presque 1 mois que je regardais la météo quotidiennement et les vents étaient complètement absents entre Panama et les Galápagos. La distance entre Panama et les Galápagos étant de presque 1000 miles nautiques, elle est non négligeable à prendre en compte. Cette zone est connue sous le nom de « pot au noir » pour son calme persistant. C’est une zone de convergence des alizées de la mer des Caraïbes, des alizés du Pacifique Sud et des alizés du Pacifique Nord. A cela, nous étions assez attentifs aux différents courants très changeants dans cette zone qui pouvaient nous pénaliser davantage.

Les 3 premiers jours, les alizés des Caraïbes soufflent avec une vingtaine de nœuds, au portant. Nous visons les Galápagos, direction Sud Ouest. La météo avait raison, le quatrième jour se calme et l’eau s’évapore…

De gros nuages d’orages se forment autour de nous et le grondement du ciel parvient parfois à prendre le dessus sur celui de notre moteur. Chaque soir, pendant 3 soirs consécutifs, il y a de l’électricité dans l’air… La nuit, grâce au radar (et aux éclairs), nous parvenons à éviter de peu le centre des formations orageuses qui évoluent tout autour de nous sur des centaines de kilomètres.

En 8 jours, nous avons parcouru près de 1000 miles nautiques et nous atteignons l’archipel des Galápagos. Nous les atteignons sans vraiment les voir étant donné que nous sommes restés à distance en privilégiant une approche la plus rapide possible vers les alizés de l’hémisphère sud. Nous n’avions pas prévu de nous arrêter aux Galápagos, le budget de cette escale étant trop important.

Le deuxième quart de cette traversée commence donc avec de timides alizés du Pacifique Sud qui ont tendance à tourbillonner sur le plan d’eau, ce qui nous demande d’adapter très régulièrement le réglage des voiles en alternant le portant et le grand largue afin de garder le bon cap et optimiser la trajectoire.

Avec Adeline, nous prenons un bon rythme pour les quarts de nuit (comme pour les quarts de jour). La nuit, toutes les 3 heures, nous nous relayons pour veiller aux réglages des voiles, veiller aux grains ainsi qu’aux potentielles routes de collisions. La journée, les quarts sont plus évolutifs. En règle générale, nous réalisons au moins une sieste par jour, il nous est même arrivé d’en faire deux par jour !

La moitié de la traversée s’approche à la quinzaine de jours avec 2000 miles nautiques parcourus. A ce moment là, le moral faiblit. La liberté en voilier s’apparente un peu à une condamnation pour une solitude extrême au milieu de l’océan pacifique où l’ennuie et le mal-être nous fragilisent.

Bizarrement, au milieu de l’océan, mes pensées se tournent vers mes responsabilités. Entreprendre ce voyage avec notre propre voilier m’est difficile à accepter du fait que je ne peux pas tout maitriser tant d’un point de vue technique que financier. Comment dans un tel cadre, fait de différentes teintes de bleus, confronté aux forces de la nature et accompagné des merveilles de l’océan qui nous rappelle chaque jour que nous ne sommes finalement pas seul, je peux penser aux risques d’être partis et aux risques de revenir ?
Pour Adeline, lorsque le vent faiblit et que notre vitesse réduit, son moral se mine et ses notions de temps se perdent. Sa difficulté de pouvoir me convaincre au « lâcher prise » la rend triste.
Nous essayons de nous réconforter mutuellement, mais ce n’est pas simple.
Merci à la famille et aux amis qui nous ont réconfortés via leurs messages reçus grâce au téléphone satellite.
Merci aux animaux de l’océan qui nous ont accompagnés chaque jour dans cette traversée et qui nous ont rappelés que nous n’étions pas seuls.

Merci aux 4 daurades coryphènes, au thasard et au thon à qui nous avons ôté la vie et qui nous ont permis de nous nourrir avec qualité.


Troisième semaine, les vents sont capricieux et rafaleux, le soleil rythme nos journées et nous donne l’heure qui change chaque jour. La lune rythme nos nuits et nous rappelle que nous sommes partis lorsqu’elle était pleine (nous devrions donc arriver lorsqu’elle sera pleine à nouveau).

Adeline commence à accepter que nous ne sommes pas à une journée près pour arriver et moi je commence à accepter ma place sur notre bateau loin de la société. Les notions de temps se perdent.
Jusqu’à maintenant, les oiseaux et les poissons volants nous ont escortés sans faille. Chaque jour et chaque nuit, ils étaient là, quelque soit la météo. Nous avons croisé la route de deux requins marteaux errants sous la surface en laissant percer leur grand aileron sur un plan d’eau calme au coucher du soleil. Deux familles de globicéphales sont venues nous rendre visite. Les dauphins sont venus nous voir à 4 ou 5 reprises. Et durant cette troisième semaine, ils nous ont offert un spectacle en « GRAND ». Devant nous, nous apercevons une mer blanche. Je me dis sur le coup que c’est une grosse chasse de thons, mais en sortant du cockpit, je me rends compte que ce sont des dauphins, ils sautent les uns à coté des autres d’une façon très serrée. Le plus impressionnant est le gigantisme de cette scène, la mer est blanche sur l’horizon en partant de l’avant bâbord jusque l’avant tribord du bateau, de 10h00 à 14h00 ! Il doit y avoir plusieurs centaines de dauphins.
Quatrième semaine, on oublie depuis combien de temps on est parti. Panama est loin, c’était il y a longtemps. Demain ? On sera sur l’eau, encore…

Au bout du 27ème jour, on réalise que l’on approche car il reste moins de 5 jours, 4 nuits normalement. Mais on ne réalise pas vraiment que l’on arrive, on a du mal à se demander ce que l’on va ressentir en arrivant. Nos habitudes sur le bateau sont devenues une routine impeccable et nous sommes plutôt bien, l’arrivée doit quand même entrer en jeu.
31ème nuit, la lune est pleine, il est 2 heures du matin, nous apercevons Fatu-Hiva, massive sur l’horizon. Au lever du jour, elle est splendide, d’une verdoyance tropicale, son altitude est tranchée en failles verticales.

A moins de vingt miles de l’île, les vents commencent à prendre l’effet du relief, les premières odeurs nous parviennent après 31 jours d’embruns, de transpiration et d’odeurs de poissons. Cette odeur à l’approche de l’île, c’est une odeur humide, une odeur de pluie, d’humus, de terre ! On contourne l’île par le nord pour rejoindre un mouillage sous le vent.

La baie des vierges est devant nous, surplombée par son cirque verdoyant de roches volcaniques. On aperçoit des habitations, c’est un plaisir de retrouver la civilisation et quelle civilisation ! On sent l’odeur d’un feu, on sent les odeurs de fleurs, ça y est, nous y sommes, l’ancre est sur le fond.






Commentaires